10
Mowry roula jusqu’à la première cabine qu’il put découvrir, mit hors circuit la caméra et appela le numéro donné. Une voix inconnue lui répondit tandis que l’écran demeurait vide. Une prudence évidente se manifestait à l’autre bout.
« 19-1713, dit-elle.
— Gurd – ou Skriva – est là ? demanda Mowry.
— Attendez ! ordonna la voix.
— Un instant, pas plus, repartit Mowry. Après ça… bye-bye ! »
On lui répondit par un grognement. Mowry resta à l’écoute, guettant la route, prêt à lâcher le combiné et à filer dès que son intuition lui dirait de le faire.
Il allait atteindre ce point lorsque la voix de Skriva lui parvint en un grondement. « Qui est-ce ?
— Ton bienfaiteur.
— Oh, c’est toi. Je ne reçois pas ton image.
— Je ne reçois pas la tienne non plus.
— Ce n’est pas un endroit pour parler, reprit Skriva. On ferait mieux de se retrouver quelque part. Où es-tu ? »
Une série rapide de pensées fulgura dans l’esprit de Mowry. Où es-tu ? Est-ce que Skriva servait d’appât ? S’il avait été capturé et avait reçu un avant-goût de traitement déplaisant, c’était le genre de système vicieux qu’utiliserait le Kaïtempi.
D’un autre côté, il était peu probable que dans ce cas-là Skriva se donnerait la peine de demander à Mowry où il se trouvait ; le Kaïtempi le saurait déjà en étant remonté à la source de l’appel. De plus, il voudrait que la conversation se prolonge le plus possible afin que le gibier demeure sur place. Or Skriva essayait de la raccourcir ; oui, le piège était peu probable.
« Tu es devenu muet ? s’écria Skriva, impatient et soupçonneux.
— Je réfléchissais. Si on se retrouvait là où tu as laissé le numéro de téléphone ?
— Ce n’est pas plus mal.
— Tout seul, l’avertit Mowry. Personne d’autre avec toi, sinon Gurd. Que personne ne te suive ou se balade dans le coin. »
Roulant jusqu’à la borne, James Mowry gara sa voiture sur le bas-côté et attendit. Vingt minutes plus tard, la dyno de Skriva arrivait et se garait derrière la sienne. Skriva en descendit, s’approcha, s’arrêta en pleine course, se renfrogna d’un air dubitatif, glissa une main dans une poche et parcourut rapidement la route du regard. Aucune autre voiture en vue.
Mowry lui sourit. « Qu’est-ce qui te démange ? Tu n’as pas la conscience tranquille ou quoi ? »
Se rapprochant, Skriva le contempla avec une légère incrédulité, puis commenta : « C’est donc toi ! Qu’est-ce que tu t’es fait ? » Sans attendre de réponse, il fit le tour du capot, monta et prit l’autre siège. « Tu n’es plus pareil. C’est difficile de te reconnaître.
— C’est fait exprès. Si tu changeais un peu, toi aussi, ça ne te ferait pas de mal non plus. Ça compliquerait la vie aux flics.
— Peut-être. Skriva demeura un instant silencieux. Ils ont eu Gurd. »
Mowry se redressa : « Comment ? Quand ça ?
— Ce sacré imbécile a traversé un toit pour tomber dans les bras de deux d’entre eux. Non content de ça, il les a copieusement injuriés et il a voulu tirer son pétard.
— S’il s’était conduit calmement comme s’il avait le droit d’être là, il aurait pu s’en sortir en discutant.
— Gurd ne pourrait même pas se sortir d’un vieux sac, comme ça, affirma Skriva. Ce n’est pas dans sa nature. J’ai passé pas mal de temps à lui éviter des ennuis.
— Comment ça se fait qu’ils ne t’ont pas chopé ?
— J’étais sur un autre toit de la rue. Ils ne m’ont pas vu. Tout a été fini avant que j’aie pu descendre.
— Qu’est-ce qui lui est arrivé, ensuite ?
— Qu’est-ce que tu crois ? Les flics l’avaient passé à tabac avant qu’il ait pu sortir son arme. La dernière fois que je l’ai vu, ils le jetaient dans le panier à salade.
— Pas de chance ! » compatit Mowry. Il médita un instant et demanda : « Et qu’est-ce qui est arrivé, au Café Susun ?
— Je ne sais pas exactement. Gurd et moi, on n’était pas là à ce moment-là, et c’est un copain qui nous a avertis d’éviter l’endroit. Tout ce que je sais, c’est que le Kaïtempi y a effectué une rafle avec une vingtaine de types ; tout le monde s’est fait embarquer et les lieux ont été investis. Je n’y ai plus mis les pieds depuis. Il y a un soko qui a dû trop parler.
— Butin Urhava, par exemple ?
— Comment ça ? railla Skriva. Gurd l’a refroidi avant qu’il ait eu le temps de bavarder.
— Peut-être qu’il a parlé après que Gurd s’en soit occupé, avança Mowry. Il a, en quelque sorte, perdu la tête. »
Les yeux de Skriva s’étrécirent.
« Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Oh, peu importe. Est-ce que tu t’es payé, au pont ?
— Ouin.
— Tu en veux encore… Ou est-ce que tu es trop riche pour être encore intéressé ? »
L’étudiant d’un air calculateur, Skriva demanda :
« Combien d’argent as-tu en tout ?
— Assez pour payer tous les boulots que je veux voir accomplis.
— Ça ne répond pas à ma question.
— C’est fait exprès, lui assura Mowry. À quoi penses-tu ?
— J’aime l’argent.
— C’est un fait qui est plus qu’apparent.
— Je l’adore vraiment, continua Skriva comme s’il se lançait dans une parabole.
— Qui ne l’adore pas ?
— Ouin, qui ? Gurd l’aime aussi. Presque tout le monde est comme ça. » Skriva s’arrêta puis ajouta : « En fait, celui qui ne l’aime pas doit être mort ou maboul.
— Où veux-tu en venir ? le pressa Mowry. Cesse de tourner autour du pot. On n’a pas toute la journée devant nous.
— Je connais un type qui adore l’argent.
— Et alors ?
— Il est geôlier », annonça Skriva d’un ton mordant.
Se tournant légèrement sur son siège, Mowry le considéra avec attention. « Venons-en aux faits. Qu’est-ce qu’il est prêt à faire, et combien veut-il ?
— Il dit que Gurd est dans une cellule en compagnie de vieux copains à nous. Jusqu’à présent, aucun n’est passé à la moulinette… mais ça ne saurait tarder. Quand on vous met au tour, on vous donne généralement le temps de songer à ce qui vous attend. Ça leur facilite la tâche.
— C’est une technique habituelle, acquiesça Mowry. En faire des épaves morales avant de les transformer en épaves physiques.
— Ouin, putains de sokos ! Skriva cracha par la portière avant de continuer. Chaque fois que le numéro d’un prisonnier tombe, le Kaïtempi vient à la prison, présente une demande officielle qui le transfère à son QG où il reçoit un traitement spécial. On le ramène parfois quelques jours plus tard ; c’est alors un infirme. Parfois on ne le ramène pas. Pour que les registres soient en ordre, on remplit alors un acte de décès.
— Continue.
— Ce type qui aime l’argent va me donner le numéro et les coordonnées de la cellule de Gurd. Ainsi que la fréquence des visites du Kaïtempi et leur procédure. Plus important, il va obtenir une copie du formulaire qu’ils utilisent pour le transfert. » Il laissa ces paroles faire leur effet, et termina : « Il désire cent mille tickets. »
Mowry arrondit les lèvres en un sifflement silencieux.
« Tu crois qu’on devrait essayer de sauver Gurd ?
— Ouin.
— Je ne savais pas que tu l’aimais à ce point.
— Il pourrait bien rester à y pourrir ! lança Skriva. Il est bête. Pourquoi m’inquiéter de lui, hi ?
— Très bien, qu’il reste à pourrir, alors. Comme ça on économisera cent mille tickets.
— Ouin, approuva Skriva. Mais…
— Mais quoi ?
— Je pourrais utiliser cet idiot et les deux qu’il y a avec lui. Et toi aussi, si tu as encore du travail en tête. Si Gurd reste là-bas, il parlera… et il en sait trop… Après tout, qu’est-ce que cent mille guilders, pour toi ?
— Une trop grosse somme pour la gaspiller dans une histoire pareille, lui assena Mowry de but en blanc. Je serais le roi des imbéciles de te refiler une grosse liasse parce que tu me dis que Gurd est au trou. »
Le visage de Skriva s’assombrit.
« Tu ne me crois pas, hi ?
— J’ai besoin de preuves, expliqua Mowry, toujours calme.
— Peut-être que tu voudrais faire une visite spéciale à la prison pour qu’on te montre Gurd dans sa cellule ?
— Ne te perds pas en sarcasmes. Tu sembles oublier que si Gurd peut te faire endosser une cinquantaine de crimes importants, il ne peut rien faire à mon sujet. Il peut s’égosiller autant qu’il voudra sans trahir quelque chose qui puisse m’inquiéter. Non, quand je dépense de l’argent, c’est mon argent et je le dépense pour mes motifs, pas les tiens.
— Tu ne veux donc pas débourser un guilder pour Gurd ?
— Je n’ai pas dit ça. Je ne veux pas jeter l’argent par les fenêtres, mais je suis prêt à payer à réception.
— Ce qui veut dire ?
— Dis à ce grigou affamé qu’il recevra vingt mille guilders pour un authentique formulaire de réquisition… après qu’il l’ait donné. Et qu’on lui paiera encore quatre-vingt mille après que Gurd et ses deux compagnons se seront évadés. »
Un mélange d’expressions passa sur le visage disgracieux de Skriva : surprise, plaisir, doute, et embarras.
« Et s’il n’accepte pas ces conditions ?
— Il demeurera pauvre.
— Bon, et s’il est d’accord mais ne croit pas que j’aurai l’argent ? Comment le convaincre ?
— Peu importe. Il lui faut spéculer s’il veut capitaliser, comme tout le monde. Sinon, il n’a qu’à se contenter de la pauvreté qui l’oppresse.
— Peut-être qu’il préférera rester pauvre que prendre des risques.
— Nin. Il ne prend pas tellement de risques et il le sait. Il n’y a qu’une chance qu’il ne voudra pas courir.
— Et c’est ?
— Supposons qu’on arrive pour notre tentative et qu’on se fasse sauter dessus avant d’avoir pu ouvrir la bouche ou montrer notre ordre de transfert, qu’est-ce ça prouvera ? Que ce type t’aura feinté pour une récompense. Le Kaïtempi le paiera cinq mille tickets par tête pour avoir organisé le piège et l’avoir tuyauté. Il encaissera facilement dix mille guilders en plus des vingt mille qu’on lui aura payés. Correct ?
— Ouin, fit Skriva, mal à l’aise.
— Mais il perdra les quatre-vingt mille à venir. La différence est suffisante pour s’assurer sa loyauté dès que ses petites mains avides se seront posées là-dessus.
— Ouin, répéta Skriva, se détendant de façon visible.
— Après ça… vzit ! fit Mowry. Dès qu’il aura mis la patte dessus, on fera mieux de courir comme si on avait le diable à nos trousses.
— Le diable ? Skriva le fixa. C’est un mot spakum ! »
Mowry transpira un petit peu en répliquant avec désinvolture : « En effet. On se met à parler de plus en plus mal, en temps de guerre, et surtout sur Diracta.
— Ah oui, sur Diracta, lui fit écho Skriva, radouci. Il descendit de la voiture. Je vais voir mon geôlier. Il faudra qu’on agisse vite. Téléphone-moi demain à cette heure-ci, hi ?
— Très bien. »
Le travail du lendemain fut de loin le plus facile, quoique toujours dangereux. Il lui suffisait de bavarder avec quiconque était prêt à l’écouter. Ceci en accord avec la technique étape-par-étape qu’on lui avait enseignée.
« Vous devez d’abord établir l’existence d’une opposition intérieure. Peu importe qu’elle soit réelle ou imaginaire tant que l’ennemi est convaincu de son existence. »
Ceci était fait.
« Secundo, vous devez créer la crainte de cette opposition et amener l’ennemi à contre-attaquer de son mieux. »
Cela aussi était fait.
« Tertio, vous devez répondre aux coups de l’ennemi avec suffisamment de mépris pour le forcer à se découvrir, pour attirer l’attention du public sur ses actions et créer l’impression générale que cette opposition a confiance en sa puissance. »
Cela aussi avait été réalisé.
« C’est nous qui procédons à la quatrième étape, et non pas vous. Nous effectuons des actions militaires suffisantes pour anéantir les prétentions à l’invincibilité de l’ennemi. Après cela, le moral devrait être moins solide. »
Une bombe sur Shugruma avait ébranlé cette solidité.
« À la cinquième étape, vous répandez quelques rumeurs. Les auditeurs seront mûrs pour les absorber et les disperser… et les histoires ne s’affaibliront pas en circulant, bien au contraire. Une bonne rumeur, bien disposée et soigneusement disséminée, peut semer l’alarme et l’angoisse dans un large secteur. Mais choisissez prudemment vos victimes. Si vous tombez sur un patriote fanatique, vous êtes cuit ! »
Dans toutes les villes de tous les recoins de l’Univers, les jardins publics sont le repaire naturel des oisifs et des bavards. C’est là que James Mowry se rendit tout d’abord, dès le matin. Les bancs étaient presque entièrement occupés par des gens âgés. Les jeunes ont tendance à éviter ces lieux, de crainte que des policiers curieux ne leur demandent pourquoi ils ne sont pas plutôt en train de travailler.
Choisissant une place à côté d’un vieillard à l’air morose et affligé d’un reniflement chronique, Mowry contempla un parterre de fleurs fanées jusqu’à ce que l’autre se tourne vers lui et lâche tranquillement :
« Deux autres jardiniers sont partis.
— Vraiment ? Partis où ?
— Dans les forces armées. S’ils incorporent le restant, je ne sais pas ce qui va arriver à ce parc. Il faut quelqu’un pour s’en occuper.
— Ça entraîne pas mal de travail en effet, acquiesça Mowry. Mais je suppose que la guerre vient en premier.
— Ouin. La guerre vient toujours en premier. Le Renifleur parlait avec un air de désapprobation prudente. Elle devrait déjà être terminée. Mais elle traîne en longueur. Je me demande parfois si elle finira un jour.
— C’est bien là le problème, fit Mowry en se joignant à son humeur chagrine.
— Les choses ne peuvent aller aussi bien qu’on le prétend, continua le Renifleur sur un ton morbide, autrement la guerre serait déjà terminée. Elle traînerait pas comme ça.
— Personnellement, je crois que ça va très mal. » Mowry hésita, puis continua sur un ton confidentiel : « En fait, je le sais de source sûre.
— Vraiment ? Alors ?
— Je ne devrais peut-être pas le dire… mais c’est forcé de se faire jour tôt ou tard.
— Quoi ? insista le Renifleur, consumé par la curiosité.
— Les terribles événements de Shugruma. Mon frère en est revenu ce matin et m’en a parlé.
— Voyons… qu’a-t-il dit ?
— Il a tenté d’y aller pour raisons d’affaires mais il n’a pas pu y entrer. Un cordon de troupes lui a fait faire demi-tour à quarante den de la ville. Personne, à part les militaires, les services médicaux ou de récupération, n’a le droit de pénétrer dans le secteur.
— Vraiment ? fit le Renifleur.
— Mon frère dit qu’il a rencontré un gars qui s’est échappé avec les seuls vêtements qu’il avait sur le dos. Ce gars lui a dit que Shugruma est pratiquement rayée de la carte. Pas une pierre n’est restée debout. Trois cent mille morts. Il dit que le spectacle est si horrible que les journalistes n’osent le décrire… en fait, ils se refusent même à le mentionner. »
Regardant fixement devant lui, le Renifleur ne disait rien mais avait l’air épouvanté.
Mowry ajouta quelques touches saisissantes, rumina quelques instants en sa compagnie, puis il partit. Tout ce qu’il avait dit serait répété, il pouvait en être sûr. Un peu plus tard, à huit cents mètres de là, il ferra un autre poisson, un individu aux yeux chassieux et au visage ingrat qui était tout prêt à apprendre le pire.
« Même les journaux n’osent en parler », termina Mowry.
Le Chassieux déglutit péniblement. « Si un unique vaisseau spakum peut plonger en lâcher une grosse, une douzaine peuvent faire de même.
— Ouin, c’est vrai.
— En fait, ils auraient pu en lâcher plus d’une, pendant qu’ils y étaient. Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ?
— Peut-être qu’ils faisaient un test. Ils savent maintenant combien c’est facile et ils reviendront avec un vrai chargement. Si cela arrive, il ne restera pas grand-chose de Pertane. Il tira sur son oreille droite et lança un petit tzzk ! entre ses dents, geste sirien qui signifiait que rien n’allait plus.
— Quelqu’un devrait faire quelque chose, déclara le Chassieux, tout retourné.
— Je vais faire quelque chose, quant à moi, l’informa Mowry. Je vais me creuser un trou très profond, loin dans la campagne. »
Il abandonna l’autre à demi paralysé de frayeur, fit une petite promenade puis attaqua un individu cadavérique qui avait l’air d’un croque-mort en vacances.
« Un ami intime à moi – il est chef de flotte dans la marine spatiale – m’a confié qu’un seul raid spakum avait rendu Gouma complètement inhabitable. Il croit que la seule raison pour laquelle ils n’ont pas infligé le même traitement à Jaimec, c’est parce qu’ils ont l’intention de mettre la main dessus et n’ont évidemment pas envie de se priver des fruits de la victoire.
— Vous croyez cela ? demanda l’Embaumeur.
— On ne sait trop que croire quand le gouvernement vous dit une chose et que l’expérience le contredit si tristement. De toute façon, ce n’est qu’une opinion personnelle. Mais il est dans la marine spatiale, et il sait des choses que nous ignorons.
— Les autorités ont affirmé que les flottes spakums ont été détruites.
— Ouin, et elles le disaient encore quand la bombe s’est abattue sur Shugruma, lui rappela Mowry.
— Exact, exact… je l’ai sentie quand elle a éclaté. Chez moi, deux vitres se sont brisées, et une bouteille de zith est tombée de la table. »
Au milieu de l’après-midi, il avait débité à trente personnes l’histoire des désastres de Shugruma et de Gouma, plus un certain nombre de craintes prétendues de première main à propos de guerre bactériologique et autres horreurs à venir. Ils ne pourraient emprisonner une tornade. Dans la soirée, ils seraient mille à connaître les déprimantes nouvelles.
À l’heure prévue, il appela Skriva. « Alors ?
— J’ai le formulaire. Tu as l’argent ?
— Ouin.
— Paiement avant demain. On se retrouve au même endroit que la dernière fois ?
— Nin, dit Mowry. Il n’est guère sage de laisser se créer des habitudes. Allons ailleurs.
— Où ?
— Il y a un certain pont où tu as reçu quelque chose. La cinquième borne au sud de celui-ci.
— Ce n’est pas plus mal. Tu veux y aller tout de suite ?
— Il faut que je récupère ma voiture. Ça me prendra un certain temps. Sois là à la dix-neuvième heure. »
James Mowry atteignit la borne à l’heure dite et découvrit Skriva qui l’attendait. Il lui tendit l’argent, prit le formulaire de transfert et l’examina soigneusement. Un regard suffit pour se rendre compte qu’il lui était quasi impossible de le copier. C’était un document aussi richement gravé qu’un billet de grande valeur. Sur Terra on pourrait s’en charger, mais il était, quant à lui, incapable de le reproduire… même à l’aide des différents appareils de faussaire qui se trouvaient dans la caverne.
Le formulaire avait déjà été utilisé, il était daté de trois semaines, et il avait, de toute évidence, été subtilisé aux archives de la prison. Il demandait le transfert au Kaïtempi d’un prisonnier nommé Mabin Garud, mais il y avait encore assez de place pour une dizaine de noms. La date, le nom et le matricule du prisonnier avaient été tapés à la machine. La signature était à l’encre.
« Maintenant qu’on l’a, le pressa Skriva, qu’est-ce qu’on va en faire ?
— On ne peut pas l’imiter, lui apprit Mowry. La tâche est trop difficile et prendrait trop de temps.
— Tu veux dire qu’on ne peut pas s’en servir ? Skriva marquait une déception coléreuse.
— Je n’ai pas dit ça.
— Alors, qu’est-ce que tu veux dire ? Est-ce que je donne ses vingt mille tickets à ce type, ou est-ce que je lui fais avaler son formulaire ?
— Tu peux le payer. Mowry étudia à nouveau le formulaire. Je crois que si j’y travaille ce soir, je pourrai effacer la date, le nom et le numéro. La signature ne bougera pas.
— C’est risqué. C’est facile de repérer les traces d’effacement.
— Pas avec moi. Je sais glacer le papier après. Le plus difficile sera de restaurer les filigranes brisés. Il réfléchit un instant, puis : Mais ce ne sera pas nécessaire. Il y a des chances pour que les nouveaux caractères remplissent les blancs. Je doute qu’ils passent le formulaire au microscope.
— S’ils ont des soupçons, ils s’empareront d’abord de nous, lui fit remarquer Skriva.
— J’ai besoin d’une machine à écrire. J’en achèterai une dans la matinée.
— Je peux t’en avoir une pour ce soir, offrit Skriva.
— Vraiment ? À quelle heure ?
— Vers la vingt et unième heure.
— Elle est en bon état ?
— Ouin, elle est pratiquement neuve. »
Mowry lui jeta un coup d’œil.
« Je suppose que ça ne me regarde pas, mais je ne peux m’empêcher de me demander à quoi peut bien te servir une machine à écrire.
— Elle est à vendre. Je vends des tas de choses.
— Des choses que tu as trouvées, comme ça ?
— C’est ça, fit Skriva en souriant, imperturbable.
— Oh, pourquoi pinailler ? Apporte-la. À la vingt et unième heure. »
Skriva s’éloigna. Lorsqu’il eut disparu, Mowry pénétra à son tour dans la ville. Il mangea puis revint à la borne. Skriva ne tarda pas à reparaître et lui donna la machine.
Mowry déclara : « Je veux le nom complet de Gurd et de ses deux compagnons. Il va aussi falloir que tu te débrouilles pour trouver leur numéro matricule. C’est faisable ?
— Je les ai déjà. » Skriva sortit de sa poche un bout de papier et le lut tandis que Mowry prenait des notes.
« Est-ce que tu as aussi appris à quelle heure le Kaïtempi vient les chercher ?
— Ouin. Toujours entre la quinzième et la seizième heure. Jamais plus tôt. Rarement plus tard.
— Est-ce que tu pourras savoir demain à midi si Gurd et les autres seront toujours en prison ? Il faut qu’on le sache : on serait dans le pétrin si on venait demander des prisonniers qui auraient été emmenés cet après-midi.
— Je pourrai vérifier demain matin. Le visage de Skriva se durcit. Tu as l’intention de les libérer dès demain ?
— Il faut le faire ou ne pas le faire. Plus on attend, plus le Kaïtempi risque de nous battre de vitesse. Pourquoi pas demain, hi ?
— Oh, rien… je ne comptais pas que ça soit si tôt.
— Pourquoi ? demanda Mowry.
— Je croyais qu’il faudrait plus de temps pour tout organiser.
— Il n’y a pas grand-chose à organiser. On a dérobé un ordre de réquisition. On le modifie et on demande le transfert de trois prisonniers. Soit on s’en tire, soit on ne s’en tire pas. Si oui, tant mieux. Sinon, on rafale les premiers et on court très vite.
— Ça a l’air trop facile, avec toi, lui objecta Skriva. On n’a que ce formulaire. Si ça ne suffit pas…
— Ça ne suffira pas, je peux d’ores et déjà te l’annoncer. Il y a une chance sur dix qu’ils s’attendent à des visages familiers et soient surpris par les nôtres. Il faudra compenser d’une manière ou d’une autre.
— Comment ?
— Ne t’inquiète pas, on y arrivera. Est-ce que tu peux nous trouver deux assistants ? Ils n’auront qu’à rester assis dans les voitures, garder leur clapet fermé et avoir l’air de durs. Je les paierai cinq mille guilders chacun.
— Cinq mille chacun ? Pour ça, je pourrais te recruter un régiment. Ouin, j’en trouverai deux. Mais je ne garantis pas leur valeur en cas de bagarre.
— Ça ne fait rien, du moment qu’ils sont moches comme des poux. Attention, je ne veux pas dire le genre de durs du Café Susun, vu ? Il faut qu’ils ressemblent à des agents du Kaïtempi. Il donna un coup de coude à son interlocuteur. Ça s’applique aussi à toi. Quand viendra le moment d’agir, je veux vous voir tous les trois propres comme des sous neufs, en complet bien repassé, la cravate bien nouée. Je veux qu’on croie que vous allez à une noce. Si vous ne me suivez pas là-dessus, ne comptez pas sur moi et faites vos petites acrobaties tout seuls. Je ne veux pas essayer de tromper les gardes avec trois espèces de clodos.
— Peut-être que tu voudrais aussi qu’on se recouvre de bijoux à la mode, suggéra Skriva, sarcastique.
— Un diamant au doigt vaut mieux qu’une tache sur la veste, repartit Mowry. Mieux vaut être bichonnés que ressembler à des vagabonds. On peut s’en tirer à l’épate parce que ces agents secrets sont vêtus de manière voyante. Il attendit un commentaire, qui ne vint pas. De plus, ces deux assistants ont plutôt intérêt à être des individus en qui tu puisses ensuite avoir confiance… autrement, ils prendront les cinq mille guilders et cinq mille autres du Kaïtempi en te trahissant. »
Skriva se trouvait là en terrain sûr. Il arbora un vilain sourire et promit : « S’il y a une chose que je peux te garantir, c’est qu’aucun des deux ne dira un mot. »
Cette assurance avait un sous-entendu sinistre, mais Mowry laissa passer. « Finalement, on aura besoin de deux dynos. On ne peut pas se servir des nôtres si on ne change pas les plaques. Des idées ?
— Faucher une paire de dynos est aussi facile que de prendre un quart de zith. Le problème, c’est de les conserver assez longtemps. Plus on les garde, plus on risque de se faire piquer par quelque patrouille minable qui n’a rien de mieux à faire.
— Autant limiter le plus possible leur utilisation, lui dit Mowry. Pique-les le plus tard possible. On garera les nôtres dans le terrain qui se trouve de l’autre côté du pont d’Asako. Quand on quittera la prison, on y foncera et on changera de bagnoles.
— Ouin, c’est ce qu’il y a de mieux à faire, acquiesça Skriva.
— Très bien. J’attendrai à la porte est du parc municipal, demain à la quatorzième heure. Tu arrives avec les deux voitures et les deux assistants et vous me ramassez. »
À ce stade, Skriva se montra curieusement nerveux. Il s’agita, ouvrit la bouche, la referma.
Mowry, qui l’observait avec étonnement, lui demanda : « Eh bien, qu’est-ce qu’il y a ? Tu veux tout arrêter ? »
Skriva rassembla ses idées et lâcha : « Écoute, Gurd n’a aucune importance pour toi. Les autres en ont encore moins. Mais tu payes la grosse somme et tu prends un gros risque pour les sortir du violon. Ça ne tient pas debout.
— Il y a des tas de choses qui ne tiennent pas debout. Cette guerre ne tient pas debout… mais on y est jusqu’au cou.
— La peste soit de la guerre ! Elle n’a rien à voir là-dedans.
— Elle a tout à y voir ! le contredit Mowry. Je n’aime pas la guerre, comme des tas d’autres gens. Si on botte suffisamment le cul du gouvernement, il ne va pas aimer ça non plus.
— Oh, alors c’est ça que tu veux ? Skriva le considéra avec une surprise non feinte. Tu harcèles les autorités ?
— Des objections ?
— Je m’en fiche complètement » lui apprit Skriva, et il ajouta vertueusement : « La politique, c’est un sale truc. Tous ceux qui s’en mêlent sont dingues. On finit toujours par se faire offrir un enterrement gratuit.
— Ça sera le mien, pas le tien.
— Ouin, c’est pour ça que je m’en fiche ! » Manifestement soulagé, Skriva termina : « Demain, au parc.
— À l’heure. Si tu es en retard, je n’y serai plus. »
Comme auparavant, James Mowry attendit que l’autre eût disparu avant de retourner en ville. C’était pratique, songea-t-il, que Skriva eût une mentalité de criminel. Il ne pouvait lui venir à l’esprit que les criminels étaient différents des traîtres.
Les gens de l’acabit de Skriva vendraient leur propre mère au Kaïtempi… pas par patriotisme, mais pour cinq mille guilders. Ils vendraient Mowry de la même manière et empocheraient l’argent avec un gros rire. Tout ce qui les empêchait de le trahir dans les grandes largeurs, c’est le fait qu’ils admettaient bien volontiers qu’on n’inonde pas sa propre mine d’or.
S’il avait voitures et assistants, Skriva serait à l’heure le lendemain. Il pouvait en être sûr.